[1] Je connaissais cette rue par cœur, mais ce samedi-là je ralentis devant chaque vitrine. Dans ma poche, le papier que ma sœur m’avait donné s’était plié en quatre. « Atelier d’écriture, dix heures, entrée libre. » J’avais relu ces mots toute la semaine sans décider si cette liberté me concernait vraiment. À présent, il restait trois minutes et j’espérais presque trouver la porte fermée.
[2] Elle était ouverte. Un escalier étroit montait vers une salle dont je ne voyais que la lumière. Je posai un pied sur la première marche, puis je le retirai. Il me semblait que les voix, là-haut, appartenaient déjà à un groupe où chacun savait quoi dire. La mienne n’était plus qu’un fil. « Tu cherches l’atelier ? » demanda une femme qui arrivait derrière moi, les bras chargés de cahiers.
[3] Je répondis oui d’un signe de tête. Elle ne me demanda ni mon nom ni ce que j’avais écrit. Elle me tendit simplement deux cahiers pour ouvrir plus facilement la porte du palier. Ce petit service me permit de monter sans avoir à expliquer ma présence. Dans la salle, six personnes étaient installées autour d’une table. Une chaise restait libre près de la fenêtre.
[4] Je m’y assis en gardant mon manteau. La femme distribua des feuilles, puis proposa de décrire un objet auquel nous tenions. Les autres commencèrent aussitôt. Moi, je regardais mon stylo comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre. Je n’avais ni aventure extraordinaire ni souvenir héroïque. Seulement une vieille clé, conservée après le déménagement, qui n’ouvrait plus aucune de nos portes.
[5] J’écrivis d’abord cette dernière phrase. Puis je retrouvai le bruit du portail, la peinture verte écaillée, la façon dont mon père tournait deux fois la clé avant de pousser. Les mots venaient lentement, mais ils venaient. Quand la femme annonça la fin du temps d’écriture, je traçais encore la dernière ligne. J’avais oublié d’enlever mon manteau ; j’avais surtout oublié de surveiller les autres.
[6] Au moment de lire, je baissai les yeux. Un homme raconta une montre arrêtée, une adolescente évoqua une écharpe trop longue. Personne ne semblait vouloir écrire la même histoire. Alors je lus quelques phrases, sans lever la tête. Un silence suivit. Je crus d’abord qu’il confirmait toutes mes craintes. Puis l’adolescente demanda de quelle couleur était le portail. Elle avait envie de le voir plus précisément.
[7] Je répondis, et cette fois ma voix porta jusqu’au bout de la table. En sortant, je rangeai le papier dans ma poche sans le froisser. Je n’avais pas trouvé une histoire extraordinaire. J’avais découvert qu’une histoire ordinaire pouvait retenir quelqu’un. Le samedi suivant, je savais déjà où je poserais mon carnet.